mercredi 21 décembre 2011

L’Action française, une histoire intellectuelle


Il est inhabituel, nous en avons conscience, d’ouvrir la critique d’un livre, en l’occurrence d’une « édition revue et augmentée », par la critique de la critique... C’est pourtant ce que nous avons fait [1], à propos de la réédition du livre de François Huguenin, À  l’École de l’Action française, réédité cet automne sous le titre,  plus neutre, L’Action française, une histoire intellectuelle. 
Et nous ne le regrettons pas. D’autant que François Sureau, dans Le Figaro littéraire du 9 novembre, semble confirmer le jugement, dépréciatif, de Patrice de Plunkett, que nous avons épinglé [2] : « Peut-être a-t-on exagéré Maurras, et c'est l'immense mérite du livre exigeant et subtil de François Huguenin de le remettre à sa juste place ». Car la même condamnation et, sinon les mêmes contresens, du moins leur expression convergente, ne laissent pas d’interroger. Qu’est donc l’ouvrage de François Huguenin devenu ? Nous sommes en droit de nous interroger...
En 1998, la parution du livre avait été légitimement et unanimement  saluée par la critique. D’autant qu’il ne laissait quasiment rien dans l’ombre de la multiplicité de l’influence d’une école de pensée - d’où le titre originel - sur les plans politique évidemment, mais également intellectuel, religieux et spirituel, littéraire, artistique ou géopolitique. Ce balayage de près d’un siècle d’histoire intellectuelle était fait, nous prévenait alors la 4e de couverture, « sans indulgence ni manichéisme vis-à-vis des errements de l’antisémitisme ou du ralliement de Vichy d’une partie des intellectuels d’Action française ». Aujourd’hui, la même 4e de couverture nous prévient que l’étude est réalisée « sans indulgence vis-à-vis des dévoiements de l’antisémitisme ou du ralliement à Vichy ».  Certes, chacun connaît le dicton editore, traditore mais, tout de même, perce une interrogation majeure : entre 1998 et 2011, François Huguenin serait-il devenu « manichéen » ? 
L’auteur prévient d’emblée : sa nouvelle édition, à ses yeux « définitive », prend non seulement en considération  la bibliographie la plus récente, mais développe également « un certain nombre de points qui, à la relecture, [lui] avaient paru insuffisamment traités »,  notamment « la xénophobie maurrassienne », l’antisémitisme, les relations entre l’Action française et le catholicisme et l’héritage de la pensée réactionnaire (Huguenin ayant écrit entre-temps un ouvrage justement remarqué sur Le Conservatisme impossible), si bien que « la conclusion de ce livre [...] est substantiellement différente de celle que j’avais livrée en 1998 » (14-15 [3]). Comment ne pas s’en réjouir, du moins a priori ? d’autant que Huguenin nous prévient avoir fort heureusement « retranché quelques longueurs parfois ». Nous verrons toutefois qu’on n’est jamais si bien trahi que par ...sa propre modestie.
On comprendra que cette nouvelle « profondeur de champ » fasse l’objet de notre analyse.
La question de l’antisémitisme, de la xénophobie et du populisme (I)
François Huguenin n’a pas tort de remarquer d’emblée, car c’est une constatation, non un jugement, que si « l’image de l’Action française est considérablement dégradée depuis cinquante ans, en dépit de son refus viscéral des totalitarismes que d’autres mouvements célébrèrent sans complexe » c’est « pour deux raisons presque successives » : Vichy et l’antisémitisme (11). D’où un nouveau chapitre, sur la « Tunique de Nessus » que constituerait pour l’AF l’antisémitisme maurrassien. Chapitre ô combien douloureux, compte tenu de la tragédie historique. Toutefois, rappelant que pour Maurras l’antisémitisme de peau est un mal (40), et que l’antisémitisme maurrassien est « inassimilable à un antisémitisme biologique à la manière nazie » pourquoi affirmer quelques lignes plus loin que, même replacé dans son époque, le concept de « Juifs bien nés », « dans son ambiguïté même, relativise dangereusement la distinction que l’Action française a toujours voulu prôner entre antisémitisme d’Etat et antisémitisme de race » (41) ? 


Comment deux termes « inassimilables » peuvent-ils être relativisés, c’est-à-dire mis en relation et donc rendus-semblables à certain égard, c’est là un mystère logique que nous ne saurions résoudre.  Peut-on parler de « délire paranoïaque » (42) à propos de Maurras seul quand on avoue aussitôt après, avec justesse, que son antisémitisme était une « vision alors partagée avec les syndicalistes révolutionnaires de l’extrême gauche engagés dans la lutte insurrectionnelle » (ibid.) et que l’on a rappelé auparavant que Clemenceau évoquait, en 1898, « le  Juif crasseux » au « nez crochu » (cherchez : vous ne trouverez pas cela chez Maurras), et que Jaurès dénonçait, après Fachoda, « dans l’action  juive un cas particulièrement aigu de l’action capitaliste », prônant un « socialisme nuancé d’antisémitisme » (38) ? Du reste, s’appuyant sur Michel Herszlikowicz, il reconnaît peu après « l’irréductibilité de la position maurrassienne au racisme nazi et à ses conséquences immédiatement démoniaques », « jusqu’à l’abandon définitif de tout discours antisémite » par l’Action française (42-3). L’enkystement intellectuel de Maurras sur la question de l’antisémitisme est à la fois suffisamment douloureux et réel pour ne pas justifier le soupçon d’être autre que ce qu’il a été : une permanence (ignorée de Bainville, abandonnée par Daudet) d’un héritage multiple du XIXe siècle, dont Pierre Boutang a montré qu’il n’était pas essentiel à la pensée maurrassienne. D’ailleurs Huguenin remarque, dans la première mouture, conservée, de son ouvrage, que « plus la pensée politique de la jeune Action française s’affine, moins l’antisémitisme apparaît » et que la « plupart des antisémites obsessionnels - comme Jules   Soury, François de Mahy ou Jules Caplain-Cortambert - ne se convertiront jamais au royalisme » (69-70) : il eût pu tout simplement ajouter le nom de Drumont, Maurras exprimant publiquement en 1903 son désaccord dans La Libre Parole sur le fait que l’antisémitisme pût être la pierre angulaire du redressement national. Drumont mettra autoritairement fin aux articles de Maurras sur le sujet. Alors « délire paranoïaque » ou héritage dépourvu de tout caractère « obsessionnel » ?


De même, sur la question de la xénophobie et du populisme, le Huguenin nouveau n’évite pas la facilité de mauvais journaliste d’une comparaison avec le ...lepénisme (109), se demandant dans un anachronisme qui n’honore jamais l’intelligence, ce que Maurras « aurait exprimé face à l’immigration maghrébine ». Il découvre que, journaliste avant tout, son « discours [...] entremêle, notamment dans les article du quotidien, un niveau de discours quasi populiste et une réflexion souvent beaucoup plus distanciée de l’événement », ce qui « crée une confusion dont nous avons encore du mal à sortir »... Huguenin n’interroge pas le mot « populiste » dont les résonances en ce début de XXIe siècle ne sont pas les mêmes qu’à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle. 


Mais l’anachronisme, mêlé d’une étonnante ignorance, atteint un sommet lorsqu’il reproche à Maurras d’avoir employé le mot « métèque », « qui renvoie également à une insulte courante, liée au délit de faciès » (109), alors même que c’est Maurras qui, dans La Cocarde de Barrès, en 1894, fut ...le premier à l’employer en français moderne ! Il ne s’agissait donc pas pour Maurras de reprendre « une insulte courante », mais d’observer, comme il le dira par la suite, que « la République française était sans défense contre ces  hôtes [sens du mot mét-èque : celui qui vit sous le même toit que le citoyen], car ils s’y rendent maîtres de l’Etat dénationalisé (AFQ, 6 mars 1927) ». L’auteur « revu et augmenté » oublie également un peu vite que le journalisme, avec ses exigences et contraintes, est un acte politique par excellence pour Maurras, qui avait à ce point conscience de cette difficulté, inhérente au combat quotidien, qu’il tirait - ou faisait tirer - de ses articles des recueils permettant précisément de dégager les « lignes de force » de ses ...Politiques.  Aussi est-il un peu convenu et décevant de conclure que ce que Maurras énonce serait « une peur », « celle de voir le lieu du vivre ensemble se disloquer et, du coup, se retrouver face à la  solitude existentielle de tout son être »... Ces anachronismes bien pensants, ce psychologisme de pacotille sont-il dignes de François Huguenin ? Ils ne l’auraient pas été, en tout cas, de celui de 1998. Du reste, reprenant son ouvrage antérieur, ne reconnaît-il pas, trois pages plus loin,  que « l’Action française, dès 1902, se rallie à la conclusion monarchiste de Maurras et s’affranchit du vieux fond de nationalisme populiste » (112, réitéré 113)... ? Là encore, les deux vêtements, l’ancien et le nouveau, cousus maladroitement ensemble, jurent...  (à suivre)
Axel Tisserand


[2] Patrice de Plunkett se demande notamment, entre autres amabilités : « comment expliquer le prestige de Maurras durant les années 1920-1930 ? Que des auteurs de l’envergure de Maritain ou Bernanos aient été « mêlés de si près » à l’histoire de l’Action française, semble une énigme aujourd’hui.»...

[3] Nous mettons entre entre parenthèses le numéro des pages.
L’Action française, François Huguenin, Tempus, Perrin, 2011,  12 euros, 

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