samedi 7 janvier 2012

MARITAIN - MAURRAS : Oublier les querelles du passé ?


Ne conviendrait-il pas de réexaminer à nouveaux frais le « lâchage » par Maritain, de Maurras en pleine condamnation de l’Action française, à Noël 1926 et partant les rapports entre les deux hommes ? Tel est le sens de la démarche d’Yves Floucat, spécialiste internationalement reconnu de Saint Thomas et de Jacques Maritain dans un article, il convient de le préciser, d’une objectivité d’autant plus remarquable que les passions ne sont pas mortes avec leurs protagonistes ou leurs témoins. 




C’est justement pour dénoncer le travestissement de l’itinéraire intellectuel de Maritain qu’Yves Floucat a tenu à remettre les choses au point, en critiquant la présentation, dans les Cahiers Jacques Maritain, par Florian Michel, d’un « jeune Maritain » révolutionnaire, en vue de minimiser, au nom d’on ne sait quelle correctness démocrate-chrétienne, son passage par l’Action française et tout ce qui a pu, à un moment donné, rapprocher Maritain de Maurras, voire, tout ce que le premier doit au second. « Il est [...] certain, écrit Yves Floucat, qu’après sa conversion, [Maritain] développera [...] des arguments antidémocratiques philosophiquement précis, et c’est bien ce Maritain qui nous intéresse, car il est déjà l’auteur d’ouvrages majeurs, jamais reniés, et qui marquent à jamais profondément son œuvre ultérieure en même temps que le thomisme du xxe siècle. » Du reste, « c’est sous l’influence de leur parrain Léon Bloy, catholique intransigeant s’il en fut — antidémocrate et antirépublicain selon le témoignage même de Raïssa — que les Maritain sont venus au catholicisme » et « Maritain s’était également très vite lié d’amitié avec le troisième abbé de Solesmes, dom Paul Delatte, lequel était [...] un admirateur passionné de Maurras ».
L’intérêt de l’article d’Yves Floucat, qu’on ne saurait résumer en quelques mots, est bien de dépasser les oppositions aveuglantes - trop aveuglantes, car elles sont encore douloureuses -, pour aller au fondamental. « Il ne s’agit certes pas de faire de Maurras un thomiste, et de Maritain l’ “idéologue de l’Action française”. Mais tout lecteur attentif d’ Une opinion sur Charles Maurras et le devoir des catholiques (1926) comme de Théonas (1921), d’Antimoderne (1922) ou des Trois Réformateurs : Luther, Descartes et Rousseau (1925), ne peut pas ne pas y discerner des positions substantiellement communes avec celles de Maurras et qui n’ont rien d’une “collusion contre nature” », Yves Floucat n’hésitant pas à affirmer que Maritain, en dépit des apparences, ne réussit jamais à se déprendre tout à fait de l’influence maurrassienne.
Ecartelé entre le désespoir et l’obéissance au Pape, comme le prouve une lettre du 24 décembre 1926 à Henri Massis, Maritain développa par la suite une philosophie de la cité qui ne sut jamais se stabiliser et où il tenta de recouvrer, en vain,  la cohérence de la pensée contre-révolutionnaire. « De l’antidémocratisme dressé contre le mythe rousseauiste, Maritain était passé à une forme de démocratisme qui, sans doute, frôlait dangereusement le précipice d’une possible interprétation sécularisatrice, mais sa rigueur spéculative l’en préservait. Avec les Principes d’une politique humaniste et L’Homme et l’État, le politique et son autonomie — parce que, selon la célèbre distinction d’ Humanisme intégral, on y agit alors « en chrétien » et non « en tant que chrétien » (« Maritain est ici plus près de Maurras que de Pie XI » note Poulat) — reprennent pleinement leurs droits ».
D’heureux rappels de l’abbé Victor-Alain Berto, disciple et ami intime du père Henri Le Floch, lequel, proche de l’Action française sans lui appartenir, dut démissionner, à la demande de Pie XI, de son poste de supérieur du séminaire pontifical de Rome, confirment également le contresens, que nous avons déjà noté ici
, de François Huguenin dans sa nouvelle histoire de l’Action française, qui avance gratuitement que « le catholicisme d’un certain nombre de maurrassiens était en grande partie formel ». Au contraire, selon l’abbé Berto, « les neuf dixièmes des adhérents catholiques de l’Action française n’étaient pas seulement de doctrine irréprochable, ils étaient des hommes “religieux”, souvent parmi les meilleurs chrétiens de leur paroisse, parmi les plus fervents, parmi les plus zélés ». Et c’est précisément leur zèle politique et religieux qu’à la fois craignait et voulait récupérer Pie XI. On connaît le gâchis qui s’ensuivit...
Ne serait-il pas temps, dès lors, d’oublier les querelles du passé pour essayer de discerner ce qui peut être sauvé d’une commune aventure intellectuelle interrompue par les aléas de l’histoire ? « Il est légitime (audacieux, hasardeux ou utopique diront peut-être certains) de se demander si le moment n’est pas venu, pour les disciples du “Paysan de la Garonne” comme pour ceux de l’auteur de l’ Enquête sur la monarchie, de renoncer à tous les apriorismes réciproques et de revisiter avec discernement et un juste esprit critique l’œuvre de leur maître. [...] Face à la dérive subjectiviste et relativiste programmée des démocraties selon un horizon idéologique « droit-de-l’hommiste », ils pourraient trouver, dans le seul souci de la justice sociale et du bien commun, quelques points d’entente essentiels. 
Ils s’accorderaient sur un antilibéralisme et un antidémocratisme qui, tout en revalorisant les principes d’autorité, de légitimité, de souveraineté, de représentation de la nation dans ses diverses composantes, et d’incarnation du pouvoir, les conjugueraient harmonieusement aux libertés concrètes, et attribueraient ainsi — comme un Pierre Boutang, authentique disciple fidèle et inventif de Maurras, avait su le faire — sa véritable place au consentement populaire ».
Un beau programme en perspective : le dialogue avec Yves Floucat ne fait que commencer.

Yves Floucat, "Maritain adolescent, l'itinéraire politique d'un philosophe thomiste" dans Liberté politique, n°55, décembre 2011, p. 163-190. (83 rue Saint-Dominique - BP 50 455- 75366 Paris Cedex 08)

mardi 3 janvier 2012

L’ACTION FRANÇAISE, une histoire intellectuelle (IV et fin)

NATION ET MODERNITE
Même erreur du nouveau Huguenin sur la nation, inspirée cette fois de Jean de Viguerie dont la thèse, fausse à propos de Maurras du moins, continue de faire des ravages même chez des esprits avertis. « En évoquant la mort d’Henri Lagrange, rappelle Huguenin, Maurras exprimera la révolte intime de ces hommes qui ont accepté la guerre avec courage mais qui s’insurgent devant tant de morts. » Et de le citer : « Mais nous, devant cette autre tombe [...], nous ne pouvons que répéter, les yeux pleins de larmes : il avait vingt ans » (233).

Douaumont : l'œuvre de la République. Maurras n'y participa d'aucune façon.



Or, c’est pour ajouter quelques lignes plus loin (234), là encore sans étayer ses affirmations d’aucun texte : « comme souvent chez Maurras, le principe salutaire [le fait que “de toutes les libertés, la plus précieuse est l’indépendance de la patrie”] est poussé à l’extrême, jusqu’au point où il devient un absolu
 et où il désintègre en son sein tout ce qu’il devait protéger. C’est le sens du nationalisme moderne ». Pourtant, n’est-ce pas Maurras qui avait prévenu, dans Kiel et Tanger, en 1912, des 500 000 jeunes Français froids et étendus sur leur terre mal défendue ? Mais, de nouveau l’anachronisme ajoute à l’argumentation gratuite : « Au nom de la France érigée en absolu [il y tient], les Français furent sacrifiés à une guerre qui, près d’un siècle plus tard, semble absurde à leurs descendants [...] Maurras [...] qui savait que la France issue de la Révolution était devenue une idole, a pourtant suivi allègrement la voie révolutionnaire », allégresse que révèle en effet l’oraison funèbre de Lagrange, qui vaut pour chaque jeune ligueur et, par-delà, pour tout jeune Français tué sur le front ! Ne reprochera-t-on pas également à Maurras son « pacifisme » en 1939 ?   Du reste, Huguenin conserve (586) une citation de 1901 du Martégal, où celui-ci affirme : « Nous ne faisons pas de la nation un dieu, un absolu métaphysique, mais tout au plus, en quelque sorte, ce que les anciens eussent nommé une déesse » Mais, loin d’interroger l’opposition dieu/déesse, c’est-à-dire celle de la transcendance pure à une figure humaine vécue comme transcendante - Boutang parlera plus tard de l’appartenance à une nation comme d’une situation contingente vécue sur le mode de l’absolu -, il fait un contresens : dans le texte, Maurras ne dit pas que les Anciens vivaient la cité comme un déesse - il leur suffisait de croire que la cité était sol sacré, « découpé » (sens de templum) après avoir été désigné par la divinité fondatrice - mais que lui, la considère comme ce que les Anciens eussent nommé une déesse - c’est qu’ils ne la nommaient pas ainsi -, c’est-à-dire une réalité humaine vécue sur le mode de la transcendance. 






Boutang, d’ailleurs, a montré dans son Maurras combien cette déesse humaine, presque trop humaine, était là justement pour refuser ce qu’il y avait de métaphysique dans la nation vécue, depuis la Révolution, comme « personne » (Michelet), avec l’emprise eschatologique du mot (une nation a-t-elle à exercer son salut  (Péguy) ? La France, Christ des nations (Renan) ?). Huguenin ignore-t-il enfin ces textes parus en 1917, au lendemain de Verdun, dans Le Pape, la guerre et la paix, où Maurras écrit que le surgissement des nations représente une régression de l’humanité et qu’il ne se consolera jamais de la disparition de la chrétienté…? « C’est le malheur des siècles et la suite funeste de nos révolutions qui ont voulu que de nos jours les nations deviennent des intermédiaires inévitables pour ces rapports humains qui, sans elles, s’effondraient. [...] nous avons perdu l’unité humaine ». Il est plus profitable de lire Maurras que Viguerie, tout « magistral » qu’il soit (586). Huguenin ne peut dès lors que supprimer son ancienne conclusion (596-7/568), sur la revue néo-maurrassienne Réaction, de la fin du siècle dernier, qui « retrouve sur la nation les accents universalistes qui fondaient la conception maurrassienne […] En fin de compte, ce que l’on dénote comme le nationalisme ne serait “qu’une manière de vivre chrétiennement” », propre citation de l’auteur dans un article intitulé «Nationalisme et universalisme».
De fait, l’épilogue donne la solution. Constatant dans les deux versions que « le XXe siècle, dans lequel s’inscrit la vie de l’école d’Action française [...] marque en effet le triomphe de l’idéologique démocratique », celle-ci est qualifiée en 1998 simplement de «moderne» (608) quand elle l’est en 2011 de «libérale» (578). Ce qui change tout. Il s’agit de poser dans la première la problématique d’une pensée traditionnelle confrontée à la modernité et des chances qu’elle peut avoir d’une reformulation en « des temps [...] sourds à son message. Alors, ceux qui voudront se consacrer à la maintenir à flot au milieu des turbulences, devront s’armer de patience et attendre la fin de la tempête. A la fin du voyage, Ulysse retrouve bien Ithaque et au terme de la tragédie, le chant d’Antigone couvre la voix de Créon », message d’espoir qui, sans rien nier des difficultés à affronter, confirme bien que le « désespoir en politique est une sottise absolue ». Alors que le qualificatif «libérale» place Huguenin dans un autre problématique, celle de ce désenchantement du monde ausculté par Marcel Gauchet, pour lequel le sens de l’histoire conduit à la société libérale universelle qui rendrait caduque a priori le discours maurrassien et tout discours politique reposant sur les valeurs traditionnelles héritées non seulement des contre-révolutionnaires du XIXe siècle mais, au-delà, d’Aristote et de Saint-Thomas. D’autant que le Huguenin nouveau, sous influence de Viguerie, on l’a vu, discernerait dans le maurrassisme « une posture moderne », ce qui est enfoncer une porte ouverte puisque Maurras n’a jamais nié réfléchir pour son temps avec les concepts de son temps (celui de nationalisme est emblématique) à une double problématique de son temps (le surgissement tragique des nationalités et la nécessité pour la France de refonder un régime politique national). 


Mais qu’il soit finalement «traditionnel» ou «moderne» (en une dichotomie que nous récusons), qu’importe, au fond, puisque cet horizon indépassable de l’humanité que serait le libéralisme, en raison d’une évolution de l’état des mœurs décryptée par Tocqueville au XIXe siècle, devenue galopante au XXe sièce, rendrait caduque toute pensée politique en tournant le dos à la dimension même de l’homme comme animal politique ? Pour Huguenin, « la nouvelle donne de la modernité, que l’on peut résumer comme étant la prétention de chaque individu à mener sa vie comme bon lui semble, n’est pas prise en compte » par Maurras (589). Il serait facile de lui rétorquer que la critique par Maurras de la démocratie moderne repose précisément sur celle de l’individualisme dissolvant du lien social depuis la Réforme et triomphant avec les Lumières en France (une genèse que le premier Maritain avait bien mise en lumière dans un texte comme Trois Réformateurs). Que le phénomène se soit aggravé après la mort de Maurras, nul doute ! Et l’auteur de se demander si la question de la décentralisation a encore une pertinence dans la mondialisation ou si la revendication de l’autorité en haut et des libertés en bas n’est pas «inaudible» puisque aujourd’hui « l’homme moderne refuse de se laisser gouverner par une autorité sur laquelle il n’aurait aucun pouvoir » et que « c’est en haut que l’individu moderne réclame l’application de sa liberté ». C’est oublier que Maurras, qui n’a jamais accepté la théorie des trois états de l’humanité d’Auguste Comte, n’aurait en revanche jamais parlé, lui, de nouvelle « phase de l’humanité », en un jugement assez étourdissant : « le refus de la pensée d’Action française à prendre en compte les manifestations de l’impératif moderne de liberté est saisissant. L’Eglise catholique, par le ralliement, qui n’est pas une démission face aux prétentions de l’absolutisme moderne de la liberté, mais une prise un compte d’une nouvelle phase de l’humanité (sic) qui n’en change pas les fondamentaux anthropologiques (resic) a été plus réaliste » (590), comme le montrent nos églises noires de monde le dimanche et nos séminaires pleins à craquer... Il est vrai que depuis un siècle et demi, la pensée de l’Eglise catholique aura été de « concilier les impératifs de bien commun, de vérité et de liberté » (nous qui croyions qu’une telle conciliation était intrinsèque au message chrétien...) mais « en prenant en compte la montée en puissance de la revendication de la liberté individuelle comme une bonne nouvelle »... « Bonne nouvelle » ? «évangile», en grec. 
On ne saurait, de fait, reprocher (faussement) à Maurras d’être inaudible au XXI siècle parce qu’il (592-3)« cantonne la demande de liberté dans le domaine privé » et observer  en même temps que la modernité, après avoir « survalorisé l’homme comme animal politique »  «[...] a basculé vers une désaffection de l’individu pour le politique, au profit de la sphère privée, ainsi que l’avait entrevu Tocqueville ». La voix de Maurras resterait toutefois «inaudible» parce qu’ « elle ne répond pas à la logique du soupçon démocratique qui  consiste à donner à chacun le droit de récuser ses gouvernants, sans pour autant intervenir plus avant dans la vie civique ». Bref, la République sans la vertu, la démocratie sans sa religion : le degré zéro de  la citoyenneté, qui est une réalité contemporaine mais ne saurait constituer toutefois sans danger une « nouvelle phase de l’humanité » qui, surtout, est peut-être déjà dépassée.
Car Huguenin a raison de parler de « phénomènes mouvants [...]  à analyser plus finement » : il risque en effet d’être en retard d’une « phase de l’humanité ». On observe aujourd’hui un double mouvement : continu de revendication individuelle et communautaire qui met en péril les fondamentaux anthropologiques comme ultime conséquence de la révolution individualiste ; sporadique, encore, de demande d’Etat et de communautés traditionnelles, face aux dégâts opérés par le mondialisme, en vue de nouvelles solidarités et d’autorité politique. 
Nous ne reprochons pas à Huguenin, dans sa nouvelle édition, d’avoir été plus « sévère » envers Maurras, mais plus convenu. Il avait entrepris, en 1998, une aventure intellectuelle. Il a tourné le dos, avec cette nouvelle édition, au risque de l’intelligence. La correctness   est un tonneau des Danaïdes.

mercredi 28 décembre 2011

L’ACTION FRANÇAISE, UNE HISTOIRE INTELLECTUELLE (III)

LA QUESTION DE LA LIBERTÉ POLITIQUE

C’est peut-être sur la question de la liberté politique que l’évolution est la plus sensible, d’autant qu’entre 1998 et 2011 François Huguenin a découvert la pensée politique libérale, ce qui le fait conclure à « la négation de la liberté » comme « face noire de la pensée réactionnaire » (104) : sur ce point, « l’analyse d’Hannah Arendt est fondamentale ». 

Selon Huguenin, en effet, « en réduisant toute liberté à celle de la communauté, Maurras identifie la liberté à la souveraineté », identification qui, selon Arendt, est la « conséquence la plus pernicieuse et la plus dangereuse de l’identification philosophique de la liberté et du libre arbitre » (105), alors que, reprenant le cours de son ancienne édition, il reconnaît précisément, par la bouche de Léon de Montesquiou, que l’Action française refuse la confusion de la liberté et ...du libre arbitre (114). Maurras, de fait, refuse le volontarisme rousseauïste, qui conduit au totalitarisme. Il pense la liberté en termes de pouvoir, non de souveraineté comme concept métaphysico-politique.... Si, comme le rappelle Léon de Montesquiou avec toute la tradition philosophique depuis Platon, il est vrai que pour Maurras, « la liberté ne signifie que ceci : “ obéir et n’obéir qu’aux lois qui règlent notre existence ” (114) », cela n’implique pas pour autant que l’obéissance soit le dernier mot de la liberté elle-même et que Maurras fonde uniquement « sa politique naturelle sur la nécessité » (104), ou plutôt l’y réduise. Maurras fonde plus profondément sa politique naturelle sur l’amour et la gratuité - c’est tout l’apport de la préface à Mes Idées politiques, intitulée précisément « La politique naturelle » -, où affleure la notion de personne, que Huguenin évoque sans analyser le texte (86) - , et sur la perfection humaine (« On est plus libre à proportion qu’on devient meilleur »)... Il est donc faux de prétendre que Maurras réduirait toute liberté à celle de la communauté. Cela, c’est Rousseau et la Volonté générale. Le lecteur de Saint Thomas et de... Sophocle, sur lequel terminait le premier Huguenin, s’y refuserait d’ailleurs. 
Mais faut-il par ailleurs réduire la liberté politique à sa conception libérale ? Ne convient-il pas également de l’interroger alors que, Huguenin le reconnaît lui-même à la fin de son ouvrage, elle est en voie de dissolution, l’individualisme finissant en ce début de XXIe siècle de développer ses contradictions internes ou plutôt sa propre logique mortifère, qui dissout le lien politique lui-même ? Un libéralisme politique dont il montre du reste les limites chez Aron lui-même (107), en raison de son caractère formel qui est ignorance métaphysique du pauvre (Boutang est, sur ce point, irremplaçable dans la condamnation du libéralisme), et dont le développement historique, après les horreurs sociales du XIXe siècle, a entraîné la négation des libertés civiques les plus fondamentales ? La démocratie a engendré, notamment depuis le milieu des années 70 du siècle dernier, une mise en coupe réglée des libertés individuelles notamment sur le plan de la liberté d’expression, après avoir, dès la révolution, annihilé les libertés locales, professionnelles et  familiales, avant d’attenter à l’identité humaine et sociale (homosexualisme, gender, décomposition de la notion de famille). 


Parler de « jacobinisme blanc » est une formule aussi facile que fausse. Si Boutang lui-même regretta que Maurras fût, pour des raisons tenant à la métaphysique des Lumières et à l’histoire politique du XIXe siècle, réticent à évoquer la « Liberté » et la « liberté politique », pour ne parler que des « libertés » (car le pluriel suppose le singulier), toutefois, il ne renia jamais sa conférence de 1939 heureusement rappelée (453) où  « il n’y a [...] aucun sens à mettre la liberté politique à l’origine de l’Etat, non parce qu’elle affaiblit quantitativement son pouvoir mais parce qu’elle le dénature, qu’elle introduit en lui l’indéfini et la démesure, les principes de l’anarchie et du despostisme.» D’ailleurs Huguenin continue de le reconnaître : « il n’y a pas de tentation fasciste dans cette jeunesse d’Action française, pas plus que de complaisance dans l’extrémisme. Bien plus tard, en 1990, Raoul Girardet reconnaîtra que l’Action française a évité à sa génération de sombrer dans le fascisme » (451). D’autant qu’il est faux de prétendre que « le système représentatif est rejeté » (103). Tout en reconnaissant en effet que l’Action française  a constitué (588) « une critique d’une qualité exceptionnelle du dogme démocratique moderne », Huguenin reproche à Maurras d’avoir défini l’homme comme animal social plus que comme animal politique, « s’éloignant ainsi de la conception aristotélicienne de l’homme » (590) : Maurras l’explicite dans sa préface à Mes idées politiques, à ses yeux, les deux termes sont corrélatifs. Aussi est-il faux de prétendre qu’il résout le problème de « la participation  des citoyens au pouvoir [...] par la séparation entre la société civile et la sphère politique, c’est-à-dire de manière non politique », car s’il refuse le régime d’assemblée, il milite au contraire pour de réels parlements, non pas dans le cadre d’un « régime » parlementaire - pour lequel sa critique de la représentation se représentant devant elle-même reste valable - mais aux plans non seulement professionnel (homme comme animal social), mais également communal et provincial : « Il existe un parlementarisme sain, utile, nécessaire, c’est celui des assemblées représentatives des corps et des communautés. [...] En tant qu’il gouverne, l’Etat doit laisser les compagnies et les corps s’administrer sous son contrôle par leurs délégués et représentations. En tant qu’il légifère, il doit consulter à tout propos et aussi souvent que possible ces délégations compétentes. Tout manquement fait par l’Etat à cette double règle est une faute qu’il commet contre lui-même » (Kiel et Tanger, 295).
Il conviendrait encore de revenir sur le primat accordé par Maurras à l’institution qui, contrairement à ce qu’écrit Huguenin, ne lui fait pas oublier l’homme ni absolutiser la monarchie. Là encore, ancienne et nouvelle versions, accolées l’une à l’autre, se contredisent. Ainsi, alors que Maurras fait observer à Sangnier qu’ : « un point de coïncidence du mot hiérarchie et du mot tradition, il n’y en a qu’un : et c’est le mot hérédité » (134), Huguenin remarque, sans étayer sa remarque sur aucun texte : « Maurras fait un coup de force logique » en oubliant que cette convergence peut également exister « dans la coutume aristocratique élective », « une certaine forme de démocratie, et assurément dans un régime mixte, au sens de Thomas d’Aquin ». Du coup, la monarchie serait « à la fois présentée comme la coutume de la France [...] et emblématisée, comme ici, en régime d’ordre et de tradition par excellence et à l’exclusion de tout autre ». Or quelques pages plus loin, il introduit ainsi une réponse de Maurras (140): « Prudence, la monarchie n’est pas le seul bon gouvernement »s. Et de le citer : « Ce qui est éternel, c’est le principe d’hérédité : c’est la bonté du gouvernement des familles », avant de commenter : « aristocratique ou monarchique, la variante monarchique étant la plus répandue car la plus simple ». Du reste, comme Huguenin le reconnaissait encore (138), pour Maurras, « ce qu’apporte l’ordre royal, aux citoyens, aux associations, aux groupements, ce n’est que la “ faculté d’exister librement, de se développer sans contrainte, de vivre en paix sous des lois justes. ”  L’ordre en un mot. Mais “ l’ordre n’est qu’un moyen. C’est un point de départ ” qui garantit la durée et permet le possible, ou le meilleur ». C’est pourquoi, « cet aspect de la défense de la monarchie, comme garant des libertés des personnes et des communautés, reste et demeure incontestablement le point fort de l’analyse maurrassienne » (138-9). Et de conclure : « l’idée [monarchique] maurrassienne est concrète, charnelle, demande la réalisation, sans quoi elle est morte » (145), ce qui contredit, là encore, ce jugement nouveau : « Sa défense de la monarchie aura finalement été une construction littéraire » (593). 
Axel Tisserand  (à suivre)

L’Action française, François Huguenin, Tempus, Perrin, 2011,  12 euros

L’ACTION FRANÇAISE, UNE AVENTURE INTELLECTUELLE (II)

Nous poursuivons aujourd’hui notre enquête sur le livre de François Huguenin, en abordant la question des relations de Maurras avec la foi et le catholicisme.


Sur la relation de Maurras avec la religion chrétienne, Huguenin, là aussi, réfléchit à nouveaux frais. Doit-on accuser Maurras d’entretenir « une vision très particulière - et très fausse - du catholicisme comme mélange de paganisme et de christianisme » ? (120) Il est toujours tentant de faire des contes du Chemin de Paradis ou du « venin du Magnificat » le dernier mot de Maurras sur le christianisme. D’autant que « ce que récuse Maurras, en l’occurrence, c’est cette “ sédition de l’individu contre l’espèce ”, que permet le message évangélique si on l’interprète dans un sens anarchiste ». Il est dommage que la nouvelle édition ait supprimé la fin de sa phrase : la sédition, c’est « ce que deviendra - bien plus tard -  “la théologie de la libération” » (118/120). Perspective intéressante, qui aurait demandé à être non pas supprimée, mais développée.
Affirmer comme Prévotat que « derrière le rejet du christianisme romantique, c’est le Christ qui est vomi » n’est pas seulement une formule « excessive », mais un contre sens total. Pour la simple et unique raison que le « Christ » que Maurras « vomit » est précisément ce « Christ » romantique, qu’il a appris à trop bien connaître dans sa période lammenaisienne et qui, au milieu des affres de la surdité et de la puberté, ne sera remplacé, maladroitement par l’abbé Penon, que par celui de Pascal. Doit-on parler dès lors de « mélange » ? Le terme fait contre sens. Le paganisme de Maurras ne fut jamais sérieux. Son rejet du christianisme tel qu’il le percevait et ne pouvait plus que le percevoir, si. Mais déclarer préremptoirement avec Prévotat comme « avéré » que « Maurras vit sur le culte des vertus païennes dont la compassion ou la miséricorde, la patience ou l’humilité, sont absentes » (merci, du reste, pour l’antiquité !) et qu’ « il marque son dégoût pour les vertus chrétiennes » ne saurait être vérifié que d’une lecture ...littérale des contes du Chemin de Paradis, dont, à leur parution même, Maurras reconnaissait auprès de l’abbé Penon qu’ils ne correspondaient déjà plus à l’état de son âme ! Quant à la poésie de Maurras,  elle contredit ce prétendu rejet de la compassion, de la miséricorde, de la patience ou de l’humilité... C’est oublier enfin que cette opposition terme à terme du paganisme et du christianisme n’a aucun sens pour Maurras comme pour son mentor, l’abbé Penon. Il n’y a aucune reconstruction par Maurras d’un catholicisme sans Christ (sur ce point Huguenin a raison de reprendre Gérard Leclerc), car Maurras s’arrête sur le porche. Il perçoit le catholicisme de son agnosticisme, pour la cité, non pas indifférent à la figure du Christ, mais sachant bien celle qu’il refuse et qui n’est pas, de toute façon, celle que l’Eglise enseigne. Il est vrai que Maurras, jeune, cherche parfois à forcer l’opposition entre paganisme et christianisme, comme pour donner raison à Prévotat et à Huguenin, mais Penon n’a pas de mal à montrer que cela ne tient pas... Il écrit à son ancien élève le 6 avril 1897 : « dans l’Antiquité elle-même, dans ce qu’il y a de plus beau en elle, il  y a un christianisme latent, un christianisme en germe, comme dans la littérature chrétienne et le tour d’imagination chrétien, il y a un reste de mythologie ». Saint Paul, sur l’aréopage, avait-il dit fondamentalement autre chose ? Saint Paul pour lequel, le jeune Maurras païen a, à Phalère, une pensée au printemps 1896. L’opposition caricaturale était un pis-aller, cachant une souffrance spirituelle que Maurras calmera, sans l’éteindre, en la nommant « agnosticisme », avant de partir vers une méditation sur les Corps glorieux qui pulvérise toute interprétation manichéenne.
Dès lors, existe-t-il un marcionisme de Maurras, de ce Marcion de Sinope, théoricien au IIe siècle de l’antijudaïsme chrétien ? Il y a plutôt chez Maurras une méconnaissance de l’Ancien Testament, propre à son temps, et dont se plaignait encore Boutang, deux générations plus tard. Elle renforce son refus de ce qu’il perçoit comme la subversion révolutionnaire sémite et auquel s’ajoute la perte de la foi, alors que « l’idée d’un Dieu probable », tirée de Pascal, lui « répugne au-delà de tout » (lettre du 25 février 1887).
C’est pourquoi, Huguenin a raison de rappeler (126-7) : « L’Action française réalise, en ce début du XXe siècle, une certaine réconciliation entre les “ deux France ” que la Révolution  avait séparées et que le ralliement de l’Eglise à la République n’avait pu réconcilier. Pour la première fois, se retrouvent, en politique, dans la même défense de l’ordre et de la tradition, des catholiques et des positivistes» [que n’est pas Maurras] «dont le langage est devenu commun et les aspirations sociales identiques. » La question de l’Eglise de l’ordre en est éclairée :  (147) « Pol Vandromme, écrit Huguenin, voit à raison dans cet éloge de l’Eglise de l’ordre, l’expression de l’unité de l’incroyance (sic) » [le texte de 1998 disait plus sensément  (140) : « l’expression de l’infirmité de l’incroyance »...], parce que “ dans son essence, elle n’est  pas cela - elle n’est cela que de surcroît. ”» Et de poursuivre en 1998 (nouvelle « longueur », fort brève en l’occurrence, supprimée en 2011) : « Mais, pourrait-on continuer, le Christ n’est-il pas l’ordre du monde, et la contemplation de l’Eglise de l’Ordre n’est-elle pas un effet de sa grâce ? » La remarque, fort thomiste, ouvrait là encore des perspectives que l’édition de 2011 clôt ...définitivement. Comme le fait remarquer Gérard Leclerc, c’est justement en se disant « férocement catholique au plan sociologique », après avoir perdu la foi, que Maurras lui demeure toutefois aussi fidèle qu’il le peut, puisque cette formule est la contestation la plus radicale qui soit de l’héritage comtien (et moderniste). Pour Comte, en effet, la sociologie doit remplacer le catholicisme. Contester la valeur sociologique de la foi catholique chez Maurras, c’est ne rien comprendre à cette démarche de sincérité visant, chez l’agnostique, à conserver ce qu’il pouvait du catholicisme sans risquer d’éloigner jamais aucun de ses disciples de l’essentiel, la foi elle-même. 
Cette réconciliation entre les deux France,  « la querelle entre Rome et l’AF qui jamais ne porta sur le fond » et « s’achèvera par une pirouette » (368), en signera, malheureusement, l’échec final. « Plus largement», écrivait Huguenin en 1998, dans une autre « longueur » qu’il a supprimée, cette querelle « constitue le dernier soubresaut des tentatives de mainmise de l’Eglise romaine sur le pouvoir temporel, dont ni la théorie augustinienne des deux glaives et moins encore la récente théorisation de l’infaillibilité pontificale entérinée par le concile Vatican I n’auront su définir une pratique souple et raisonnable. De cette ligne dogmatique romaine, Maritain se fera le défenseur très ultramontain, par son Primauté du spirituel qui marquera, en 1927, son divorce avec l’Action française.» (387/369) Il ne le dit plus en 2011 après avoir « particulièrement retravaillé la question » (374).  On aurait tort toutefois d’être inquiet. Huguenin déconstruit toutes les fausses accusations d’Andrieu-Pie XI : paganisme, volonté de proposer un « nouveau système religieux », « naturalisme », « rationalisme » ou « indifférentisme religieux ».  Reprenant Poulat (379), il note également que la mise à l’Index du journal « est notamment motivée pour le pape par les articles récents et véhéments du journal et en réaction aux premiers événements », comme si, de fait, Maurras et l’Action française étaient tombés dans le piège tendu par le cardinal Andrieu et Rome... Du reste, la « raison [...] de la condamnation n’est pas explicitée par Pie XI. [...] Rome a aussi » - surtout ?, comme le montre précisément la mise à l’Index du journal -  « agi pour des considérations d’opportunisme » (379). S ’il s’agit d’ « une question religieuse », ou plus exactement de politique religieuse, il ne s’agit pas d’ « une question d’orthodoxie dogmatique » (aucune encyclique n’est publiée). Le moderniste, dans l’affaire, c’est Pie XI, à la fois pape autoritaire et piètre politique. « Ce que visait Rome était au fond le fait que l’Action française n’entrait pas dans son projet de reconquête de la société par une action catholique » (383).
Toutefois comment avancer (ibid) que « le catholicisme d’un certain nombre de maurrassiens était en grande partie formel. Il était au fond l’expression d’un héritage, celui de la France, qu’il fallait défendre coûte que coûte. Mais il faisait partie d’un ensemble culturel, plus que d’une foi profondément vécue ». On aurait presque envie de demander  à Huguenin ...des noms. De quel droit chercher à percer ainsi le secret des âmes... pour mieux le déprécier ? Surtout 1) pourquoi opposer ce qui peut être complémentaire ? 2) en donnant, de surcroît,  l’impression de généraliser par l’entremise d’un quantificateur (« un certain nombre ») bien vague ? ... alors même que l’auteur, aussitôt après, en une nouvelle contradiction, démolit toute la portée de son affirmation : « En cela d’ailleurs ces catholiques-là n’étaient pas très différents de nombreux autres catholiques sociologiques de leur époque. La foi des uns et des autres n’a d’ailleurs pas toujours bien résisté après la vague des années 1960 ». Mais seule l’Action française fut interdite, ce dont elle ne s’est pas plus relevée que le catholicisme français, « sociologique » ou non, lequel n’a pas fini de payer cette erreur qui anémia, en effet, sa résistance. D’ailleurs Huguenin conclut avec raison qu’ « on peut légitimement s’interroger sur la pertinence de la vision politique de Rome d’une reconquête catholique fédérée autour de l’institution qui a été finalement débordée par le grand mouvement progressiste ». (à suivre)
Axel Tisserand

1 Le premier numéro renvoie à la pagination de la première édition, le second, à celle de la seconde édition.
2 Maurras entre le légiste et le contestataire, Téqui, 1991, p. 151


L’Action française, François Huguenin, Tempus, Perrin, 2011,  12 euros.

mercredi 21 décembre 2011

L’Action française, une histoire intellectuelle


Il est inhabituel, nous en avons conscience, d’ouvrir la critique d’un livre, en l’occurrence d’une « édition revue et augmentée », par la critique de la critique... C’est pourtant ce que nous avons fait [1], à propos de la réédition du livre de François Huguenin, À  l’École de l’Action française, réédité cet automne sous le titre,  plus neutre, L’Action française, une histoire intellectuelle. 
Et nous ne le regrettons pas. D’autant que François Sureau, dans Le Figaro littéraire du 9 novembre, semble confirmer le jugement, dépréciatif, de Patrice de Plunkett, que nous avons épinglé [2] : « Peut-être a-t-on exagéré Maurras, et c'est l'immense mérite du livre exigeant et subtil de François Huguenin de le remettre à sa juste place ». Car la même condamnation et, sinon les mêmes contresens, du moins leur expression convergente, ne laissent pas d’interroger. Qu’est donc l’ouvrage de François Huguenin devenu ? Nous sommes en droit de nous interroger...
En 1998, la parution du livre avait été légitimement et unanimement  saluée par la critique. D’autant qu’il ne laissait quasiment rien dans l’ombre de la multiplicité de l’influence d’une école de pensée - d’où le titre originel - sur les plans politique évidemment, mais également intellectuel, religieux et spirituel, littéraire, artistique ou géopolitique. Ce balayage de près d’un siècle d’histoire intellectuelle était fait, nous prévenait alors la 4e de couverture, « sans indulgence ni manichéisme vis-à-vis des errements de l’antisémitisme ou du ralliement de Vichy d’une partie des intellectuels d’Action française ». Aujourd’hui, la même 4e de couverture nous prévient que l’étude est réalisée « sans indulgence vis-à-vis des dévoiements de l’antisémitisme ou du ralliement à Vichy ».  Certes, chacun connaît le dicton editore, traditore mais, tout de même, perce une interrogation majeure : entre 1998 et 2011, François Huguenin serait-il devenu « manichéen » ? 
L’auteur prévient d’emblée : sa nouvelle édition, à ses yeux « définitive », prend non seulement en considération  la bibliographie la plus récente, mais développe également « un certain nombre de points qui, à la relecture, [lui] avaient paru insuffisamment traités »,  notamment « la xénophobie maurrassienne », l’antisémitisme, les relations entre l’Action française et le catholicisme et l’héritage de la pensée réactionnaire (Huguenin ayant écrit entre-temps un ouvrage justement remarqué sur Le Conservatisme impossible), si bien que « la conclusion de ce livre [...] est substantiellement différente de celle que j’avais livrée en 1998 » (14-15 [3]). Comment ne pas s’en réjouir, du moins a priori ? d’autant que Huguenin nous prévient avoir fort heureusement « retranché quelques longueurs parfois ». Nous verrons toutefois qu’on n’est jamais si bien trahi que par ...sa propre modestie.
On comprendra que cette nouvelle « profondeur de champ » fasse l’objet de notre analyse.
La question de l’antisémitisme, de la xénophobie et du populisme (I)
François Huguenin n’a pas tort de remarquer d’emblée, car c’est une constatation, non un jugement, que si « l’image de l’Action française est considérablement dégradée depuis cinquante ans, en dépit de son refus viscéral des totalitarismes que d’autres mouvements célébrèrent sans complexe » c’est « pour deux raisons presque successives » : Vichy et l’antisémitisme (11). D’où un nouveau chapitre, sur la « Tunique de Nessus » que constituerait pour l’AF l’antisémitisme maurrassien. Chapitre ô combien douloureux, compte tenu de la tragédie historique. Toutefois, rappelant que pour Maurras l’antisémitisme de peau est un mal (40), et que l’antisémitisme maurrassien est « inassimilable à un antisémitisme biologique à la manière nazie » pourquoi affirmer quelques lignes plus loin que, même replacé dans son époque, le concept de « Juifs bien nés », « dans son ambiguïté même, relativise dangereusement la distinction que l’Action française a toujours voulu prôner entre antisémitisme d’Etat et antisémitisme de race » (41) ? 


Comment deux termes « inassimilables » peuvent-ils être relativisés, c’est-à-dire mis en relation et donc rendus-semblables à certain égard, c’est là un mystère logique que nous ne saurions résoudre.  Peut-on parler de « délire paranoïaque » (42) à propos de Maurras seul quand on avoue aussitôt après, avec justesse, que son antisémitisme était une « vision alors partagée avec les syndicalistes révolutionnaires de l’extrême gauche engagés dans la lutte insurrectionnelle » (ibid.) et que l’on a rappelé auparavant que Clemenceau évoquait, en 1898, « le  Juif crasseux » au « nez crochu » (cherchez : vous ne trouverez pas cela chez Maurras), et que Jaurès dénonçait, après Fachoda, « dans l’action  juive un cas particulièrement aigu de l’action capitaliste », prônant un « socialisme nuancé d’antisémitisme » (38) ? Du reste, s’appuyant sur Michel Herszlikowicz, il reconnaît peu après « l’irréductibilité de la position maurrassienne au racisme nazi et à ses conséquences immédiatement démoniaques », « jusqu’à l’abandon définitif de tout discours antisémite » par l’Action française (42-3). L’enkystement intellectuel de Maurras sur la question de l’antisémitisme est à la fois suffisamment douloureux et réel pour ne pas justifier le soupçon d’être autre que ce qu’il a été : une permanence (ignorée de Bainville, abandonnée par Daudet) d’un héritage multiple du XIXe siècle, dont Pierre Boutang a montré qu’il n’était pas essentiel à la pensée maurrassienne. D’ailleurs Huguenin remarque, dans la première mouture, conservée, de son ouvrage, que « plus la pensée politique de la jeune Action française s’affine, moins l’antisémitisme apparaît » et que la « plupart des antisémites obsessionnels - comme Jules   Soury, François de Mahy ou Jules Caplain-Cortambert - ne se convertiront jamais au royalisme » (69-70) : il eût pu tout simplement ajouter le nom de Drumont, Maurras exprimant publiquement en 1903 son désaccord dans La Libre Parole sur le fait que l’antisémitisme pût être la pierre angulaire du redressement national. Drumont mettra autoritairement fin aux articles de Maurras sur le sujet. Alors « délire paranoïaque » ou héritage dépourvu de tout caractère « obsessionnel » ?


De même, sur la question de la xénophobie et du populisme, le Huguenin nouveau n’évite pas la facilité de mauvais journaliste d’une comparaison avec le ...lepénisme (109), se demandant dans un anachronisme qui n’honore jamais l’intelligence, ce que Maurras « aurait exprimé face à l’immigration maghrébine ». Il découvre que, journaliste avant tout, son « discours [...] entremêle, notamment dans les article du quotidien, un niveau de discours quasi populiste et une réflexion souvent beaucoup plus distanciée de l’événement », ce qui « crée une confusion dont nous avons encore du mal à sortir »... Huguenin n’interroge pas le mot « populiste » dont les résonances en ce début de XXIe siècle ne sont pas les mêmes qu’à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle. 


Mais l’anachronisme, mêlé d’une étonnante ignorance, atteint un sommet lorsqu’il reproche à Maurras d’avoir employé le mot « métèque », « qui renvoie également à une insulte courante, liée au délit de faciès » (109), alors même que c’est Maurras qui, dans La Cocarde de Barrès, en 1894, fut ...le premier à l’employer en français moderne ! Il ne s’agissait donc pas pour Maurras de reprendre « une insulte courante », mais d’observer, comme il le dira par la suite, que « la République française était sans défense contre ces  hôtes [sens du mot mét-èque : celui qui vit sous le même toit que le citoyen], car ils s’y rendent maîtres de l’Etat dénationalisé (AFQ, 6 mars 1927) ». L’auteur « revu et augmenté » oublie également un peu vite que le journalisme, avec ses exigences et contraintes, est un acte politique par excellence pour Maurras, qui avait à ce point conscience de cette difficulté, inhérente au combat quotidien, qu’il tirait - ou faisait tirer - de ses articles des recueils permettant précisément de dégager les « lignes de force » de ses ...Politiques.  Aussi est-il un peu convenu et décevant de conclure que ce que Maurras énonce serait « une peur », « celle de voir le lieu du vivre ensemble se disloquer et, du coup, se retrouver face à la  solitude existentielle de tout son être »... Ces anachronismes bien pensants, ce psychologisme de pacotille sont-il dignes de François Huguenin ? Ils ne l’auraient pas été, en tout cas, de celui de 1998. Du reste, reprenant son ouvrage antérieur, ne reconnaît-il pas, trois pages plus loin,  que « l’Action française, dès 1902, se rallie à la conclusion monarchiste de Maurras et s’affranchit du vieux fond de nationalisme populiste » (112, réitéré 113)... ? Là encore, les deux vêtements, l’ancien et le nouveau, cousus maladroitement ensemble, jurent...  (à suivre)
Axel Tisserand


[2] Patrice de Plunkett se demande notamment, entre autres amabilités : « comment expliquer le prestige de Maurras durant les années 1920-1930 ? Que des auteurs de l’envergure de Maritain ou Bernanos aient été « mêlés de si près » à l’histoire de l’Action française, semble une énigme aujourd’hui.»...

[3] Nous mettons entre entre parenthèses le numéro des pages.
L’Action française, François Huguenin, Tempus, Perrin, 2011,  12 euros, 

PONCIFS ANTIMAURRASSIENS (II)

 Nous avons quitté Patrice de Plunkett et sa critique laudative de l’édition « augmentée » du livre sur l’Action Française de François Huguenin au moment où nous approchions de la question religieuse, question à propos de laquelle nous pouvons mesurer combien le « politiquement correct » est, sur le plan intellectuel, un véritable tonneau des Danaïdes... 
Ecoutons-le, en effet, au début de la seconde partie de son second article :
« Il y a quatre ou cinq ans, je participais au jury d’un “concours de théologie” ouvert aux lycéens et étudiants de la banlieue ouest de la région parisienne. Les copies exprimaient beaucoup de tonus, mais l’une d’elles fit sursauter les jurés. Elle contenait ces mots : « le grand écrivain catholique Charles Maurras... »
Notons tout d’abord qu’il s’agit bien d’un lycéen de la banlieue ouest, et non du 9-3 (il ne faudrait tout de même pas exagérer !) : c’est-à-dire, on peut le regretter, mais c’est un fait important pour la suite de la psychanalyse plunkettienne, une « banlieue » où, « sociologiquement » parlant, bourgeoisie, catholicisme et culture générale ont encore quelque chance de se conjuguer pour le meilleur ...et pour le pire. Du reste, les copies ont « beaucoup de tonus » (sic). L’important, c’est le sursaut du jury (en fait de Plunkett soi-même : il est rare qu’un jury entier lise les copies...et surtout prenne le temps de « sursauter » : c’est plutôt réservé à l’oral, même dans la banlieue ouest). Or, le choc est certain : Maurras est traité par un pauvre jeune homme boutonneux et fils de bourgeois-patrimonialement-d’AF de ... « grand écrivain catholique » ! Nous qui pensions que Mauriac, Claudel et peut-être Bernanos (pour les bien-pensants ?) avaient à jamais réalisé une OPA sur le titre !
Car le plus intéressant, c’est la suite, c’est-à-dire en fait l’origine, l’origine de ce «  sursaut » tout sauf spontané, préparé, alimenté, prémédité par plusieurs décennies de bien-pensance, de repentance et d’aigreur démo-chrétiennes. Où on touche le fond non pas tant d’un malentendu que d’une lâcheté intellectuelle ...sans fond, comme le tonneau des Danaïdes précisément.
« Pendant plus des neuf dixièmes de son existence, poursuit en effet PdeP, Maurras a raisonné hors (souvent au rebours) du christianisme ; le Christ lui était peu sympathique et les évangiles tout à fait étrangers, c’est un fait public et établi, pas besoin de citer ici la visite du musée d’Athènes et “le venin du Magnificat”. D’où le lycéen de la banlieue ouest tirait-il l’idée que Maurras était “catholique” ? Sa copie donnait l’impression qu’il n’avait pas lu cet auteur – lecture difficile, le style de Maurras ayant vieilli plus que celui d’autres écrivains 1900 [pensez-donc : il faut bien que le tableau soit complet !]. Le garçon se faisait plutôt l’écho de ce qu’il avait entendu en famille. Dans un certain milieu, Maurras fait partie des portraits d’ancêtres : un élément du patrimoine. »
Ah ! Si seulement PdeP avait encore en souvenir la carte du Tendre ! Il saurait que l’indifférence est ce qu’il y a de pire et qu’on ne saurait la confondre avec la haine : faire de la seconde une espèce de la première, quelle faute de raisonnement ! Comment peut-on raisonner «  hors (souvent au rebours) du christianisme » « pendant plus des neuf dixièmes de son existence » ? Maurras aurait dû choisir ! De fait, il n’a pas eu à choisir, pour la simple et unique raison qu’il ne fut jamais indifférent au christianisme et qu’en conséquence, jamais, il ne raisonna « hors du christianisme ». Du reste, notre sophiste démo-chrétien poursuit le contre-sens : « le Christ lui était peu sympathique et les évangiles tout à fait étrangers »... Pourquoi le Christ lui aurait-il été peu sympathique si les évangiles lui avaient été étrangers ? Lui qui avait reçu d’une mère pieuse une éducation religieuse soignée ? Lui qui n’ignorait rien de ce qu’un laïc catholique doit savoir de sa religion, à tel point qu’une de ses nouvelles les plus « sulfureuses », « La Bonne Mort », témoigne comme rarement d’une connaissance des affres qui peuvent agiter l’âme d’un adolescent catholique ? Non, ce n’est pas à Maurras de choisir, c’est à PdeP ! lui qui, s’affichant sur son blogue, comme journaliste catholique, peut se permettre de juger les questionnements, les douleurs, les combats, les révoltes d’un homme que les disgrâces endurcirent à l’âge où la vie s’ouvre à lui et qui toujours (suffisamment de textes sont aujourd’hui publiés pour que chacun puisse le savoir s’il le veut) évita le double écueil de l’indifférence et de la simonie. PdeP se contredit : « le venin du Magnificat » établit précisément que les évangiles ni le christianisme ne lui furent jamais étrangers. Pas plus lors de la visite du musée d’Athènes que durant celle de la National Gallery. Et surtout pas au moment (bref, du reste) d’un néo-paganisme auquel, contrairement à d’autres, il ne crut jamais et qui n’était que le nom provisoire de sa révolte. « Catholique » ? Maurras ne renia jamais son baptême, mais catholique du dehors « durant les 9/10 de son existence » : certainement ! Son honnêteté intellectuelle, et plus encore celle de son cœur lui interdisant d’approcher de sacrements à l’Origine sacrée desquels il ne pouvait plus apporter une foi pleine et entière. Ah ! si seulement il l’avait fait ! Certainement que ce mensonge aurait évité à l’AF sa condamnation. Mais Maurras y aurait certainement perdu son âme en perdant le respect de soi et des autres. Et cela, les lettres à l’abbé Penon le prouvent, Maurras ne l’a jamais voulu à aucun prix. Mais c’est dans Huguenin cité, c’est-à-dire choisi par PdeP qu’on trouve, en fait, l’origine de ce « sursaut » aussi ridicule qu’artificiel.
«  Par ailleurs, constate Huguenin (ceci aussi peut s’étendre à 2011), “le catholicisme d’un certain nombre de maurrassiens était en grande partie formel. Il était au fond l’expression d’un héritage, celui de la France, qu’il fallait défendre coûte que coûte. Mais il faisait partie d’un ensemble culturel, plus que d’une foi profondément vécue. En cela, d’ailleurs, ces catholiques-là n’étaient pas très différents de nombreux autres catholiques sociologiques de leur époque. La foi des uns et des autres n’a d’ailleurs pas toujours bien résisté après la vague des années 1960. […] On peut aussi s’interroger sur la profondeur de l’attachement d’une partie des catholiques d’Action française à l’Eglise comme corps du Christ : la réponse ne peut être que plurielle, et nécessairement au cas par cas [merci pour leurs âmes !]. Il est en revanche avéré quesoutenir l’Eglise catholique et adhérer à ses dogmes ne suffit pas toujours pour agir en chrétien en politique... ” »...Ou l’on retrouve le patrimoine...
Il ne s’agit pas ici de disserter sur ce mépris post-conciliaire finalement très élitiste du catholicisme comme héritage « patrimonial » ...et « matrimonial » (le rôle des mères est souvent plus important dans la transmission des données de la foi qui incombe à tout parent catholique : quant à la foi elle-même, cela reste d’ordre personnel, comme le montre à l’envi l’exemple de Maurras). Non, mais de se demander ce que signifie : « soutenir l’Eglise catholique et adhérer à ses dogmes ne suffit pas toujours pour agir en chrétien en politique... », après, surtout, le terrible échec de la politique de Ralliement de Léon XIII, réactivé(e) (politique et ...échec) par Pie XI au prix d’une formidable injustice commise envers les catholiques de l’AF. Et on peut précisément se demander si les catholiques français n’auraient pas mieux réagi dans les années 60 si la condamnation de l’AF n’avait pas servi sur un plateau les ouailles françaises aux dérives séculaires, bien avant Vatican II : les « expériences » en ce genre commencèrent dans les années 30 ! Du reste, qu’est-ce agir en chrétien en politique ? Pie XI voulut, par cléricalisme, dicter sa loi aux catholiques français : c’était mal connaître ce peuple viscéralement gallican. Il ne fit que les éloigner de l’influence spirituelle de l’Eglise.
Nous nous contenterons de critiquer ce qui nous semble le plus insupportable. C’est ce jugement des âmes (Ne juge pas si tu ne veux pas être jugé), et des âmes des morts. Qu’est-ce qui permet à Huguenin de déclarer que « le catholicisme d’un certain nombre de maurrassiens était en grande partie formel  » ? Qu’est ce qui lui permet d’affirmer qu’ « il faisait partie d’un ensemble culturel, plus que d’une foi profondément vécue » et de « s’interroger sur la profondeur de l’attachement d’une partie des catholiques d’Action française à l’Eglise comme corps du Christ » ? Et en quoi, du reste, mais c’est encore revenir au patrimonial, un catholicisme hérité serait-il moins sincère que celui d’un néo-converti, souvent plus bruyant, il est vrai ? Oui, c’est cette fausse opposition, elle-même en contradiction avec toute la tradition catholique, qui est insupportable puisqu’elle aboutit à un jugement qui est, en soi, un hybris et qui, parce qu’il est en soi un hybris, signe sa propre invalidité en avouant son illégitimité.
Mgr Penon, « catholique, au sens libéral du terme », comme il l’écrit à Maurras, mais dégagé de toute tentation démocrate-chrétienne grâce à l’influence de Maurras sans jamais devenir maurrassien (il ne crut jamais au retour de la monarchie), Mgr Penon, peut-être parce que, précisément, il n’était pas un démocrate-chrétien, mais se contentait d’être un saint homme, ne se permit jamais de juger les âmes, en tout cas pas celle des catholiques de l’AF ni celle, surtout, de Maurras ! Non, contrairement à Huguenin-PdeP, il se contentait d’éclairer les âmes de ses interlocuteurs sur leur propre sincérité. Et lorsque Maurras hésite, par scrupule religieux, à accepter de devenir le parrain d’une de ses nièces, le futur évêque de Pie X répond à son ancien élève :
« [...] j’ai grande envie de vous convertir ou plutôt de vous voir converti. Car Dieu se réserve directement sans doute cette œuvre d’ailleurs à moitié faite. Vous finirez bien par vous trouver, au moment où vous y penserez le moins, sur le chemin de Damas. En attendant vous pouvez sans scrupule prendre l’engagement (qui constitue toute l’essence du parrainage) de faire élever, si un jour cette mission vous incombait par suite de l’éloignement de votre frère, votre chère filleule dans la foi catholique. Vous êtes férocement catholique au point de vue social, avez-vous dit un jour à ma sœur qui n’a pas oublié cette profession sociale accompagnée d’un aveu d’agnosticisme. Il vous coûterait peu, le cas échéant, d’appliquer ce principe dans votre propre famille » (lettre du 3 mai 1899).
Ah ! nous y voilà ! «  férocement catholique au point de vue social », ou encore, comme il le dit autre part, «  catholique sur le plan sociologique » : le gros mot (de fait synonyme ici de patrimonial) est lâché ! Mgr Penon n’était-il donc, lui aussi, qu’un catholique « en grande partie formel » ? C’est Gérard Leclerc qui, cet été, au camp Maxime Real del Sarte, dans une conférence lumineuse sur l’héritage culturel de l’AF, nous a donné l’éclairage le plus saisissant sur ce « catholique au plan sociologique  », un éclairage permettant de dénoncer définitivement tous les contre sens, volontaires ou non. Car c’est justement en se disant « catholique au plan sociologique » après avoir perdu la foi que Maurras lui demeure toutefois aussi fidèle qu’il le peut à cette époque, puisque cette formule est la contestation la plus radicale qui soit de l’héritage comtiste, Comte pour lequel précisément, la sociologie devait remplacer le catholicisme. Contester la valeur sociologique de la foi catholique chez Maurras, en faire le préambule à une quelconque utilisation à des fins politiques, c’est tout simplement ne rien comprendre à cette démarche de sincérité visant, chez Maurras agnostique, à conserver ce qu’il devait du catholicisme sans risquer d’éloigner jamais aucun de ses disciples de l’essentiel, la foi elle-même. Cette mission dont l’abbé Penon envisageait que Maurras pourrait être investi pour ses nièces, ne l’assuma-t-il pas, sur le plan politique et sociologique, auprès des Français ? On est loin du jugement des âmes effectué, en toute charité démocrate-chrétienne, par des néo-pharisiens !
Alors Maurras, « grand écrivain catholique  » ? Non, certainement, puisque tel ne fut pas l’objet de son œuvre, à l’instar de celle d’un Claudel, d’un Mauriac ou d’un Bernanos... Puisque surtout, indépendamment du fait qu’il était agnostique, il n’eût jamais fait profession de sa foi. Du reste, cette expression indisposait profondément Bernanos. Mais suffisamment « catholique », tout de même, pour que certains de ses textes d’agnostique (Corps glorieux, La Prière de la Fin) fassent raisonner la corde de la foi (ô Saint Paul, pour lequel le jeune Maurras de 1896 qui se croit néopaïen a une pensée au port de Phalère). Surtout, suffisamment « catholique » pour qu’un saint homme juge qu’il peut, « sans scrupule », devenir le parrain de sa nièce... au nom de ce catholicisme « sociologique » qui est, en attendant, non pas mieux, non pas plus, mais au-delà, une protestation de l’âme contre les mensonges de la modernité.
Une modernité qui réduisit, précisément avec la complicité de ses clercs ...le catholicisme à la sociologie. Ou quand un certain catholicisme, ni « patrimonial  » ni « formel  », assura, à l’intérieur même de la société...et de l’Eglise, la victoire de Comte !